article publié dans Michel Cadé (dir.), L'Histoire à travers champs, Mélanges offerts à Jean Sagnes, Presses Universitaires de Perpignan, 2002, pp. 37-55

Autour du cent-cinquantenaire de la résistance au coup d’Etat de 1851. Les tendances historiographiques et le cas de Gabian (Hérault)

 

Peter MCPHEE[1]

 

Malgré la loi électorale du 31 mai 1850, qui a supprimé le droit de vote à 30 pour cent des hommes, vers la fin de 1851 les républicains du Midi sont convaincus que les élections législatives et présidentielles, prévues pour avril et mai 1852, verront l’établissement de la République démocratique et sociale. Mais « l’échéance de ‘52’ » n’a jamais eu lieu. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon s’empara du pouvoir par un coup d’État militaire. La Seconde République était morte, mais le nouveau régime du Prince-Président n’a pu s’établir qu’après une résistance populaire massive des « démoc-socs » ou « rouges » et sa répression par l’armée et le système judiciaire.

Jusqu’aux années 1970, la plupart des historiens, se concentrant sur Paris, où la résistance fut considérable mais sommairement réprimée, accordaient peu d’importance à la résistance en province et à l’engagement politique qui l’avait motivée : la résistance était décrite comme une protestation constitutionnelle limitée et paisible contre les actes illégaux du président et le vote quasi-unanime au plébiscite suivant le coup était compris comme un indice sûr des sentiments politiques des provinciaux. L’étendue de la répression — 31 départements furent placés sous siège militaire et 27 000 personnes arrêtées — était prise non comme preuve de la force d’un mouvement démocrate-socialiste, mais simplement comme une réaction exagérée et hystérique de la part des autorités.

Plus récemment, cependant, l’on a commencé à tenir compte de l’échelle de cette mobilisation[2]. Malgré sa promesse de rétablir le suffrage universel, l’action de Louis-Napoléon suscita la plus grande mobilisation politique rurale depuis 1793. L’on a estimé que près de 100000 personnes dans certaines régions du centre et du sud prirent les armes, surtout dans les régions où les « démoc-socs » avaient eu du succès aux élections législatives du 13 mai 1849. Le coup d’État est maintenant perçu en partie comme une réaction à un défi démocrate-socialiste minoritaire mais croissant. Loin d’être l’histoire d’un Paris radical de nouveau submergé par des vagues successives de réaction provinciale, les années de la Seconde République sont plutôt l’époque d’une mobilisation politique rurale en masse, révélatrice non seulement d’anciennes opinions socio-politiques mais aussi de nouvelles prises de conscience et de nouvelles prises de position. Pendant ce processus, des traditions politiques régionales de gauche et de droite très distinctes s’enracinaient et l’État lui-même développa un système de surveillance qui devait être la base de l’Empire autoritaire (1852-60).

Au risque de simplifier à l’extrême une historiographie riche et variée, l’on peut dire qu’il existe deux grandes catégories d’approche de la politique rurale de la Seconde République et de la résistance au coup d’Etat. La première, dont les oeuvres de Philippe Vigier, Maurice Agulhon et Jean-Luc Mayaud sont exemplaires, cherche à rendre compte du choix et de la mobilisation politiques par une description détaillée des structures démographique, économique et sociale d’une région ou d’une communauté particulière dans un contexte de crise économique et de l’acquis et la perte de libertés politiques[3]. De cette perspective, la Seconde République fut une période de division sociale aiguë, de luttes de classes complexes, finalement résolues par un coup militaire.

Des historiens américains, en particulier, ont adopté une autre orientation qui trouve l’explication de cette politisation dans le processus politique lui-même. Ce sont surtout Charles Tilly, John Merriman et Edward Berenson qui ont souligné les corrélations entre la politisation suivant la Révolution de février 1848, la radicalisation de certaines parties de la campagne par les activistes « démoc-socs » et l’intensification des tentatives de répression de la part de l’État[4]. L’histoire qu’ils ont écrite est essentiellement l’histoire humaine d’un processus politique, pivotant sur l’application d’une métaphore de « diffusion » pour expliquer comment une idéologie et un mouvement avec des bases originellement urbaines furent apportés aux masses rurales. Pour Tilly :

« Ma thèse est que les organisations républicaines, radicales et socialistes, ouvertes ou clandestines, se répandaient comme des vignes aux alentours de Paris, Toulouse, Béziers, Marseille et Lyon pendant la mobilisation politique populaire de 1848 ; qu’à partir de 1849 le gouvernement bonapartiste réussissait plus ou moins à étouffer ou à couper les branches les plus visibles de ces organisations, et que l’incidence géographique [de l’insurrection de décembre 1851] représente les régions où elles et leurs adeptes auraient survécu à cet étouffement — parce qu’ils furent hardis ou invisibles[5]. »

Nous cherchons à rapprocher ces deux « écoles », en insérant les gens dans leurs milieux particuliers : selon nous, la résistance au coup d’Etat s’explique par la dynamique entre la micro-histoire locale et son contexte régional et national plutôt que par le modèle de « diffusion » articulé par Charles Tilly. De plus, nous soulignons l’importance des souvenirs collectifs dans toute explication d’orientation politique. En fin de compte, la géographie politique de la France du milieu du dix-neuvième siècle se prête le mieux à une explication basée sur les interactions entre les structures d’une communauté ou d’une région particulière, les souvenirs collectifs qui conditionnaient la perception par les ruraux du monde où ils vivaient, à la conjoncture spécifique de la crise économique en 1848-51 et l’effritement des libertés politiques récemment acquises[6].

En général, l’on peut suggérer que les régions qui ont protesté contre le coup d’État en 1851 étaient caractérisées par des activités économiques complexes et en voie de transition, un processus que Ted Margadant définit comme la « proto-urbanisation »[7]. Ce n’étaient pas les habitants appauvris des montagnes qui en 1848 avaient envahi les forêts ou mis à plat les clôtures qui ont pris les armes en 1851. C’étaient plutôt les habitants des gros villages des plaines et des vallées fluviales qui se distinguaient par leurs activités économiques multiformes et leurs liens avec les centres urbains : la production d’aliments (le vin, l’huile d’olive, les fruits et légumes), des produits bruts (la soie, les peaux, le bois, le liège) ou des manufactures (les outils agricoles, les tonneaux). L’extension des grands vignobles méditerranéens après 1830 n’était que l’exemple le plus spectaculaire de ces activités. C’étaient les habitants les plus pauvres de ce type de communautés, vulnérables non seulement aux caprices du temps mais aussi de plus en plus aux marchés et aux usuriers, qui virent dans le mouvement « démoc-soc » la promesse du crédit à bon marché et de la protection par l’Etat, de la fin des impôts indirects et de la liberté politique.

Situé à la confluence de l’Hérault et de la Thongue, Saint-Thibéry était en pleine croissance viticole et démographique (1750 habitants en 1851). Ici la résistance au coup d’État fut massive (400 résistants), la répression aussi (57 déportés et emprisonnés). Dans son étude fascinante, et émouvante, de Saint-Thibéry en 1851, Jean Sagnes a suggéré une complexité de facteurs pour expliquer les gains du mouvement républicain dans le Biterrois au milieu du siècle : « Ils s’expliquent à la fois par leur grande activité de propagande et par la persistance de la crise économique.[8] » Cette explication nous rappelle le modèle « classique » de Philippe Vigier : une conjoncture de crise économique et de libertés politiques, avec une dialectique entre un activisme républicain et une réaction administrative. Mais Jean Sagnes ancre cette mobilisation aussi dans la moyenne durée la résurgence du mouvement républicain après la Révolution de 1830.

Sur la Thongue, vingt kilomètres au nord-ouest de Saint-Thibéry, se situe la bourgade de Gabian. Quoique plus petit — avec 1023 habitants en 1846 — Gabian était caractérisé aussi par la complexité de ses structures économiques. Mis à part la diversité des activités agricoles de subsistance sur les 525 ha de terres labourables et dans les 4 ha de jardins arrosés par la rivière et la source de la Resclauze, il y avait trois grandes bases économiques : le grain, le vin et la laine. D’une importance centrale dans la vie de Gabian depuis le douzième siècle était une série de cinq moulins le long de la Resclauze. Depuis le début du XVIIIe siècle quatre de ces moulins — et un plus grand moulin sur la Thongue — appartenaient à la famille Sirgues. Leur vente dans les années 1840 suggère le déclin de l’importance des céréales dans l’économie locale. Presque 600 des 1540 ha du territoire de Gabian consistaient en un vignoble en croissance ; des centaines de moutons pâturaient sur les 293 ha de pâtures et dans les 105 ha de bois[9]. Ces deux activités étaient anciennes à Gabian, et depuis le Moyen Âge cette petite bourgade avait été un petit centre de commerce sur la route de Pézenas à Bédarieux. Dernier village avant les contreforts des Cévennes, Gabian avec son marché était un centre de commerce et de rencontre pour les villages des collines, comme Fouzilhon, Roquessels et Laurens. De plus, le réseau de commerce avec le monde extérieur devenait plus régulier avec l’ouverture d’une route carrossable entre Agde et Castres, en 1836, et le rétablissement de deux foires annuelles, le 15 avril et le 12 septembre, pour les produits du pays : amandes, graines de luzerne, blé, noix, châtaignes, raisins secs, figues sèches, huiles et eau-de-vie (il y avait cinq petites distilleries dans le village)[10]. Ce renouveau des activités commerciales à Gabian, comme ailleurs sur la plaine, explique des changements culturels. Si, selon Gérard Cholvy, il paraît qu’il y a eu « un renouveau de piété mariale » à Gabian vers 1840, c’était « surtout une affaire de femmes » ; en contraste, une nouvelle sociabilité masculine se manifestait pendant ces années de prospérité relative, centrée sur les cafés et les jeux, selon le juge de paix du canton en 1848[11]. À ce moment-là il y avait une auberge et deux cafés dans le village.

La diversité économique de cette petite bourgade était reflétée par un nombre remarquable d’occupations non-agricoles. Au milieu du siècle il y avait un barbier, deux bouchers, deux boulangers, deux bourreliers un chapelier, six cordonniers, trois fourniers, six maçons, trois maréchaux-ferrants, quatre menuisiers, quatre plâtriers, un serrurier, trois tailleurs, un tisserand, et deux tonneliers. Il y avait aussi un petit groupe de professions libérales : un géomètre, un instituteur, deux marchands, un notaire, un officier de santé, et un percepteur[12]. L’historien américain Frank Huntington a trouvé qu’en général, une poignée de propriétaires possédaient la moitié des terres dans les villages du Biterrois[13]. Par contre la structure sociale de Gabian était marquée par l’absence d’une vraie élite terrienne et d’une classe nombreuse d’ouvriers agricoles : la grande majorité de la population était composée de petits propriétaires pauvres (appelés « agriculteurs » à l’époque) et d’artisans.

De plus, Gabian était caractérisé par une certaine solidarité villageoise. Certes, il y avait une élite locale de propriétaires un peu plus aisés et de professions libérales : par exemple, le maire pendant la Monarchie de Juillet, le médecin Alexis Montels, sera l’image même du petit notable orléaniste, enthousiaste pour tout ce qui lui parlait de « progrès » : le commerce, l’ordre social, la propreté des rues, les écoles primaires. Mais son conseil municipal démontrait régulièrement un sens des responsabilités envers ses concitoyens peu fortunés. Sous la Monarchie de Juillet sont admis à voter aux élections municipales 10 pour cent de la population, tirés des plus imposés : c’est-à-dire une centaine d’hommes dans une population d’un millier. Ces hommes choisissaient comme conseillers municipaux les gens les plus aisés de Gabian. Mais aucun de ces hommes, même le plus riche (le meunier Eugène Sirgues) ne payait assez d’impôts (200 francs) pour voter aux élections nationales[14].

Depuis la Révolution de 1789 l’exploitation d’un lopin de terre saisi et défriché sur les communaux avait été une petite ressource d’appoint pour la majorité des familles. Vers 1824, 166 détenteurs de biens communaux payent des redevances de plus de 265 francs par an sur les 107 hectares qu’ils ont défrichés[15]. Le conseil municipal se plaint régulièrement que les « invasions » continuent, comme en août 1835 « malgré toutes les mesures qu’a pu prendre l’autorité locale, rien n’a pu en arrêter le défrichement, en sorte qu’aujourd’hui tous nos terrains communaux sont presque en totalité usurpés et défrichés...[16] » Mais tout porte à croire que le conseil n’a jamais cherché à expulser les défricheurs afin d’utiliser les communaux pour ses troupeaux.

La Révolution de 1848 a ouvert la vie politique institutionnelle à tous les hommes de Gabian de 21 ans et y étant domiciliés depuis six mois : là où personne n’avait le droit de vote pour la Chambre des députés sous la Monarchie censitaire, il y aura 367 inscrits pour les élections nationales législatives le 23 avril. Déconcerté par l’entrée en masse à la politique, le maire de Roujan invite son homologue de Gabian à se rendre au chef-lieu du canton le 19 « avec quelques personnes des plus influentes de votre localité, afin de nous entendre sur les candidats que nous avons à nommer[17] ». Il n’y a rien à craindre : les Gabianais votent ensemble à Roujan entre 6h et 17h30 (vraisemblablement pour éviter la possibilité d’affrontements avec d’autres contingents villageois du canton) et choisissent des républicains modérés[18]. Il y aura 350 inscrits aux élections municipales du 30juillet au lieu de 103 en 1846. Cependant, leur choix de conseillers municipaux n’a guère changé. Parmi les hommes élus par les 250 votants se trouvent plusieurs des anciens conseillers, et en tête figurent trois des petits notables, l’ancien maire et médecin Alexis Montels et Eugène et Jean-Pierre Sirgues[19]. Et, aux élections présidentielles du 10 décembre, le canton de Roujan a voté massivement pour Louis-Napoléon, à ce moment-là vu comme démocrate et populiste, contre son concurrent radical Ledru-Rollin[20].

Le 13 mai 1849 les votants du canton de Roujan se rendent aux urnes pour élire huit membres de l’Assemblée Législative pour l’Hérault. Ils ont le choix entre une liste de « démocrates-socialistes » avec en tête Ledru-Rollin et Jacques Brives, et plusieurs listes de républicains conservateurs et de légitimistes. Les conservateurs dominent les résultats dans le canton de Roujan, avec Charamaule en tête (1309 voix) et une moyenne de 845 voix (53,5 pour cent des exprimés) contre 262 (16,6) en moyenne pour la liste « démoc-soc ». Même Ledru-Rollin n’a que 349 voix. Au niveau départemental, cependant, le résultat sera très serré[21]. Le parti de l’Ordre, dominé par des légitimistes, gagnera six sièges mais les deux « démoc-socs » élus, Ledru-Rollin et Brives, ont 33 pour cent des voix.

Au niveau municipal autant que national, il apparaît donc que les hommes de Gabian sont en majorité démocrates, républicains mais guère radicaux, à l’image même de leur comportement après 1792. Pendant la Révolution française Gabian était typique des gros villages de la plaine languedocienne où, malgré l’incidence du brigandage avec des aspects « contre-révolutionnaires », la Révolution et la République furent solidement ancrées. Mais ce soutien pour la République fut toujours modéré, et il n’y avait aucune trace d’un républicanisme populaire suite à la Révolution de 1830. Selon Sylvie Vila, une grande agitation républicaine se manifeste en 1833-34 dans la vallée de l’Hérault (à Aspiran, Clermont, Paulhan), mais pas à l’ouest entre Pézenas et Bédarieux[22]. En 1848-50, il apparaît que la masse des Gabianais a accepté le républicanisme modéré de son élite : il y avait peu de soutien électoral pour les « démoc-socs », et le légitimisme populiste si commun ailleurs en Languedoc-Roussillon était absent[23]. Gabian ne figure pas dans une liste dressée par la gendarmerie de deux cents « Emeutes, désordres graves, cris séditieux, emblèmes séditieux, menaces, violences » dans le département en l848-1850[24].

Il semble qu’une prise de conscience spécifiquement « rouge » se développe relativement tard, puis très vite, à Gabian. Certes, la révélation de cet engagement « démoc-soc » doit être située dans la crise économique de ces années-là. La Révolution de 1848 avait déclenché une nouvelle vague de défrichements sur les « vacants ». Le 27 septembre 1849, le sous-préfet de Béziers, le notable charentais Henri de Pougeard-Dulimbert, souligne au maire de Gabian que ces défrichements doivent être déclarés selon la loi de juin 1819. Les « usurpateurs » l’ont fait, et en 1849 il y aura 227 individus payant une redevance à la mairie[25]. Les producteurs agricoles — et leurs brassiers — souffraient d’une mévente prolongée tout au long de la Seconde République : le prix moyen d’un hectolitre de froment dans I’Hérault tombe de 23fr52 en 1845 à 18fr78 en 1849 ; celui d’un hectolitre de vin de 12fr aux années 1830 à 4 ou 5 en 1849 quand, pour être rémunérateur pour le producteur, le prix devait atteindre un minimum de 7fr[26]. Le 2 août 1849, le maire Montels écrit au préfet pour demander l’autorisation d’établir un impôt d’un montant de 600 francs pour faire entretenir les chemins vicinaux par les « gens nécessiteux ... qui sont encore très calmes et tous amis de l’ordre, ne demandent que du travail pour faire subsister leurs familles, et je pense qu’avec l’emploi de cette somme nous parviendrons à maintenir la tranquillité de la commune[27]. » Mais la petite propriété est très étendue à Cabian. La loi électorale du 31 mai 1850 exige une résidence de trois ans dans la même commune, l’inscription sur la liste des contribuables, et l’absence d’antécédents criminels. La loi a privé 30 pour cent des hommes adultes français de leur droit de vote, mais seulement 15 pour cent des Gabianais[28]. Si le 19 mai 1850 un groupe de chômeurs demande du travail « avec menaces » à Caux, la misère à Gabian est plutôt celle de petits paysans face à une mévente. L’une des revendications des « rouges » de Gabian sera l’abolition des « droits réunis », notamment l’impôt sur les boissons[29].

La radicalisation tardive de Gabian est due aussi à l’absence relative de clivages sociaux et politiques : ici le contraste avec Saint-Thibéry est net. Autant que nous puissions le savoir, le moteur d’un engagement républicain plus militant à Gabian après 1850 était la mévente et la politique nationale : la répression des libertés politiques, la loi électorale de 1850, et les activités clandestines des activistes du Biterrois. Selon Mestre, le Procureur de la République de Béziers, dans un rapport écrit après le coup d’Etat[30], la société secrète de Béziers avait réussi à s’implanter dans la région : « Chaque section de dix hommes est commandée par un décurion qu’elle a nommé ; dix décurions élisent un centurion chargé du commandement de cent hommes ; dix centurions choisissent un chef de légion. » Au printemps de 1851 ce réseau a atteint Gabian : en juin 1851 le commissaire de police du canton est alarmé par des rumeurs de réunions des sociétés secrètes républicaines. Il avoue qu’il en sait très peu, « tant est grande la terreur qu’inspirent dans les campagnes les hommes qui composent ces sociétés[31] ».

Comme le policier nous ne savons que très peu de ces sociétés. Puisqu’elles étaient clandestines, la pleine ampleur de leur existence était, bien entendu, ignorée des autorités — et le demeure pour nous. Cependant, quelques-uns des Gabianais interrogés après le coup admirent qu’ils avaient été enrôlés dans la société secrète pendant le printemps de 1851, souvent par un « décurion » local, Jean-Baptiste Castan, dit « le Mollé », ou par Hippolyte Brieux, un serrurier de Magalas. Dans un moulin ou une masure près de la Thongue à Pouzolles, au bois de Laurens près de Magalas, ou à la plâtrière de Gabian, les chefs les ont initiés « Au nom du peuple souverain et en vertu des droits qui m’ont été confiés par la Montagne, je te constitue montagnard.[32] » Selon le sociétaire Ferdinand Lautier, leurs buts sont « d’avoir le vote universel et l’abolition des octrois et des droits réunis.[33] » Mais, même si cette innovation politique est tardive par rapport à d’autres villages de la plaine, les autorités ne tardent pas à la surveiller. Le 21 juin 1851, le Ministre de l’intérieur envoie au Préfet de l’Hérault une « liste des correspondants de la Propagande démocratique et sociale » dans son département. Parmi une quarantaine de souscripteurs figure Jacques Alengry, l’aubergiste à Gabian[34].

L’optimisme fervent des « rouges » — et la peur des conservateurs — s’étaient fixés sur les doubles élections imminentes du printemps de 1852 : seraient élus, le 27 avril, une nouvelle assemblée, et le 9 mai, un président autre que Louis-Napoléon, celui-ci étant inéligible d’après les dispositions de la constitution. Cependant, la loi électorale du 31 mai 1850 avait porté un coup dur au mouvement « démoc-soc » qui avait cru que le suffrage universel triompherait malgré les contraintes imposées aux libertés civiles. Cette loi mit aussi l’unité stratégique du mouvement en désarroi, fragmentant les « démoc-socs » en divisions de classes. En effet, comment la gauche devrait-elle réagir face à une loi électorale qui était non seulement inconstitutionnelle mais aussi créée dans le but d’empêcher une victoire « démoc-soc » aux élections ? Les républicains devraient-ils continuer à s’organiser et faire de la propagande avec la conviction qu’une victoire était toujours possible en 1852 malgré l’électorat réduit ? Pour sa part, le réseau de sociétés secrètes préparait la défense armée et menaçait de reconquérir le suffrage universel en 1852, si nécessaire par la force des armes.

La réponse des Gabianais au coup d’État du 2 décembre 1851 dépendrait aussi des suites d’un incident extraordinaire sur la place du village. Les foires et fêtes locales sont un lieu de sociabilité autant que de commerce, et donc très importantes pour les activistes. Le 13 août 1851, par exemple, les « rouges » portent des casquettes et ceintures rouges à la fête locale de Roujan. Puis, le 12 septembre, a lieu la foire de Gabian. Comme d’habitude il y avait des gens d’ailleurs, de Pouzolles, Fos, Roquessels, Laurens et Avène (arrondissement de Lodève). Mais ce qui se passe est sans précédent. Deux gendarmes, Besson et Briot, sont présents et arrêtent Théodore Montels, qu’ils recherchaient pour dettes. Sa soeur Constance avertit le village. Elle aurait crié « Brigands ! Canaille ! On emmène mon frère ! » Puis Michel Couderc et d’autres ont accouru en criant « Nous sommes républicains rouges ! On ne l’emmènera pas ! » L’un d’eux, Pierre Portal, portait une cravate rouge. Tout le village regardait ou participait.

D’après le rapport du lieutenant de gendarmerie de l’arrondissement de Béziers (le texte intégral de son rapport est reproduit dans l’appendice) :

Ils se forma promptement autour des deux gendarmes un très grand attroupement dans lequel des individus disaient : « nous sommes en république il ne peut pas se laisser amener », à ces mauvaises démonstrations l’huissier dit aux gendarmes de lâcher son prisonnier ce qu’ils firent à l’instant mais le danger loin de diminuer devint plus grand. Les deux gendarmes furent saisis et frappés par derrière, tandis que d’autres cherchaient à les désarmer et à les étrangler en les serrant à la gorge.

Ils réussirent cependant à mettre le sabre à la main mais ils étaient serrés de trop près pour pouvoir s’en servir.

Un d’eux, le gendarme Besson, fut terrassé et foulé aux pieds. C’est seulement alors qu’on parvint à lui arracher son sabre, étourdi et affaibli qu’il était par les coups qu’il recevait de tout côté. L’autre, le gendarme Briot, traîné vers le bassin où il avait déjà une jambe s’en retire par un effort désespéré mais est désarmé.

Besson a reçu des contusions graves à la tête ; Briot a été jeté dans le bassin de la fontaine : ironiquement, on les réconforte à l’auberge Alengri, le café « rouge » de Gabian. Après on exulte aux cris de « Voilà comment il faut les arranger ! C’est bien ![35] » Mais les gendarmes sont plus scandalisés par le comportement du maire (un parent éloigné de Théodore r Montels) et son adjoint :

Monsieur le maire de Gabian qui demeure sur cette place sortit enfin de chez lui et fit cesser cette scène qui durait depuis une demie heure et devait indubitablement se terminer par l’assassinat des deux victimes de cette populace aussi lâche que féroce.

M. l’adjoint de la commune de Gabian a été vu dans la foule des assaillants non pas comme auteur mais comme curieux, il n’a rien fait ni rien dit pour secourir ceux qui en avaient tout besoin.

Le 18septembre 1851, l’adjoint Sirgues est suspendu de ses fonctions pour trois mois[36].

Le sous-préfet de Béziers affirme que l’arrestation de Montels n’est qu’un prétexte : « à Gabian, le jour de la foire, il se trouvait un grand nombre d’étrangers dont la plupart sont affiliés aux sociétés secrètes, ou par leurs habitudes de braconnage, ont une haine intuitive contre les gendarmes... » La gendarmerie est d’accord : « Tous les individus arrêtés sont d’une société secrète organisée dans le pays, leur tentative d’assassinat sur les gendarmes prouve quels sont leurs sentiments.[37] » Le 14, les renforts arrêtent Noël Castan et son fils Roch, et une douzaine d’autres. L’arrestation de plusieurs autres à Pouzolles y a occasionné une mêlée ; les gendarmes ont dû sortir leurs sabres. Finalement, il y aura 27 arrêtés et 14 inculpés (tous des hommes, dont neuf de Gabian, un de Fos et quatre de Pouzolles) ; les Gabianais sont tous des petits cultivateurs et trois ont plus de cinquante ans.

Ces gens sont emprisonnés à Béziers pour y passer en jugement quand parvient la nouvelle du coup d’Etat. Le 4 décembre les sociétaires de Gabian et de la région se renseignèrent sur les tactiques à suivre : les républicains marcheront sur les villes[38]. Si plusieurs communes des alentours — Roujan, Caux, Alignan — sont si divisées que les résistants prennent la mairie avant de se mettre en route, ce n’est pas nécessaire à Gabian. Les résistants de Caux, Roujan et Alignan prennent la route de Pézenas, ceux de Gabian, Pouzolles et Magalas marchent vers Béziers. A Béziers entre 3 000 et 6000 hommes armés sont surpris par la troupe, et perdent soixante-dix morts et blessés. Il semble que les Gabianais aient entendu la nouvelle de cette bataille avant d’arriver et se soient arrêtés à Espondeilhan.

Parmi les 2840 individus jugés par la Commission mixte du département de l’Hérault se trouvent quatorze hommes de Gabian. Ces hommes sont assez représentatifs des « rouges » : la plupart sont des paysans de 22 à 44 ans ; les pères de famille ont été conscients des risques, et seuls trois des inculpés sont mariés. Mais sont arrêtés aussi deux hommes des familles les plus aisées de Gabian : le jeune médecin Achille Bastard et le propriétaire Alexandre Lautier[39].

Le procès des insurgés devenait une opération « sauve-qui-peut ». Il y avait deux éléments du « mythe du paysan » auxquels la masse des insurgés villageois avait habituellement recours pour éviter la condamnation. Le premier était de renforcer la certitude des autorités que les ruraux pauvres et illettrés étaient aussi ignorants et enclins à suivre la foule que les moutons de Panurge. Deuxièmement, les ruraux savaient que les bourgeois urbains qui les interrogeaient « savaient » que « les paysans » étaient incapables de prendre leurs propres décisions et que les vraies cibles de la répression devaient être les professionnels radicaux supposés les avoir manipulés. Parce que ces autorités habitaient un monde où la connaissance et l’organisation étaient diffusées d’en haut, les hommes de loi, instituteurs, médecins, et autres bourgeois radicaux étaient vus comme les activistes responsables de l’insurrection rurale. A Gabian ce responsable sera Achille Bastard.

Par peur ou intimidation, la majorité des inculpés de Gabian admettent qu’ils faisaient partie de la bande des insurgés, et n’hésitent pas à nommer leurs co-sociétaires. D’autres, non-inculpés, les nomment aussi, mais les autorités se contentent d’arrêter les gens jugés les plus incriminés. En ce cas, ce sont trois fondateurs de la société (Jean et Jean-Baptiste Castan et Amédée Laget) et Achille Bastard. Celui-ci est accusé d’avoir incité les gens à se faire enrôler dans les sociétés secrètes, mais il affirme qu’il y était tout à fait opposé. Il avoue son républicanisme, mais insiste également sur le fait que la Société philanthropique, dont il est le médecin, est étrangère à la politique[40]. On le croit.

Malgré leurs liens avec les militants de Béziers et de Pézenas, les accusés maintiennent que l’unique but de leur marche sur Béziers, avec leurs camarades de Pouzolles, était de libérer les détenus emprisonnés après « l’affaire de Gabian » le 12septembre, et qu’ils se sont arrêtés à Espondeilhan. Parmi ces prisonniers, par exemple, figurent Noël et Roch Castan, père et frère de Jean-Baptiste Castan et beaux-frères de Michel Couderc, insurgés du 4 décembre[41]. Cela se peut de toute façon, c’était bien plus prudent que d’admettre qu’ils allaient à Béziers pour s’emparer de la sous-préfecture. La Commission mixte a des indications que plusieurs hommes sont allés prendre leurs ordres à Pézenas, mais les inculpés nient tout[42]. Les tactiques des inculpés ont réussi. Dix des quatorze seront mis en liberté. Les trois hommes condamnés à être déportés en Algérie verront ces peines commuées en « surveillance » ; en 1854 toutes ces peines seront annulées[43].

Comme ailleurs dans la région, l’expérience de la répression suite à la résistance au Coup d’Etat a convaincu les hommes de Gabian d’approuver la politique de Louis-Napoléon. Le 29 février 1852, 251 des 349 électeurs ont préféré le candidat officiel, l’ancien préfet Rouleaux Dugage au républicain Fabrégat par 219 voix contre 42[44]. Cette attitude de « contrition » aura peut-être d’autres conséquences. En mars, les quatorze inculpés suite à la rébellion du 12 septembre seront jugés pour « rébellion envers les agents de la force publique », mais tous seront acquittés grâce aux « circonstances atténuantes[45]»

 

Que pouvons-nous tirer de cette étude d’une petite bourgade languedocienne ? Tous les historiens doivent faire face à une difficulté fondamentale : comment restituer, du moins dans notre reconstruction du passé, un monde dont nous sommes temporellement, géographiquement et culturellement éloignés ? Ce problème est aggravé pour les historiens des sociétés rurales parce que l’infranchissable fossé entre l’historien et le passé est ici élargi par le mutisme des ruraux dans les sources historiques conventionnelles. La réponse aux questions les plus importantes — quelles étaient les idées qui circulaient ? quelles étaient leurs origines ? qui les disséminait ? lesquelles d’entre elles tombaient sur une terre fertile ? — nous est presque toujours donnée par des témoins externes, le plus souvent urbains et hostiles, plutôt que par les campagnards eux-mêmes. Dans le cas de Gabian, ces problèmes sont accentués par le fait que les registres des délibérations du conseil municipal pour la période 1837-55 ont disparu, et les autres documents entreposés dans un grenier de la mairie sont en piteux état. En fin de compte, l’on ne peut que suggérer quelques conclusions sur le contenu local de l’idéologie républicaine et les motivations de l’insurrection de décembre 1851.

Néanmoins, la conclusion qu’impose cette étude de Gabian est l’importance des liens entre la politique nationale et les spécificités du contexte local. Même s’il faut être très précautionneux avant d’accepter les témoignages des inculpés de 1851, il nous semble bien évident que pour les insurgés gabianais l’appel des militants de Pézenas et de Béziers à résister au coup d’Etat fut aussi le moment opportun pour libérer les prisonniers arrêtés après la rébellion de septembre. Résister au coup d’État contre les espoirs de « 1852 », défendre la liberté locale contre la gendarmerie, furent deux buts synonymes. Rappelons ici l’importance d’un esprit de solidarité villageoise : l’insouciance du maire et de l’adjoint pendant que leurs compatriotes plus pauvres assomment les deux gendarmes, et le rôle d’Alexandre Lautier dans la société secrète. Par contre, nous ne savons rien, par exemple, sur les liens politiques entre Gabian et Bédarieux. Sous la Révolution française, Bédarieux était un foyer de royalisme à cause de son opposition à la Constitution civile du clergé et la chute de l’industrie textile ; sous la Monarchie de Juillet, cependant, une nouvelle industrialisation avait créé une classe ouvrière militante[46]. Bédarieux fut l’un des grands centres de résistance au coup d’Etat, mais il paraît que les liens politiques de Gabian avec le monde extérieur suivaient la route des vins vers Béziers plutôt que la route des laines de Bédarieux.

L’histoire de la Seconde République « vue d’en bas » nous montre que les questions les plus larges peuvent être vraiment significatives pour les habitants de petites communes. De plus, plutôt que de suivre le paradigme de « diffusion » urbain-rural et bourgeois-paysan du modèle « américain », nous mettons les habitants des campagnes en avant-scène. Charles Tilly et Ted Margadant ont raison de dire que les réseaux de sociétés secrètes « se répandaient comme des vignes » autour de Béziers grâce aux efforts des activistes urbains, mais leur implantation doit rendre compte de la terre locale fertile où ils parvenaient à s’implanter, comme à Gabian. Ceci ne veut pas dire que nous envisageons une histoire purement locale, ni qu’il y a une contradiction inhérente entre la politique locale et les questions nationales Mais, même si inextricablement liés à la France urbaine, à l’administration et à la politique nationales, les masses rurales doivent aussi être comprises dans le contexte spécifique de leur environnement, de leur culture et de leur histoire. C’est cette interaction entre local et national qui est au coeur de la société rurale de ces décennies, et au centre d’une explication des spécificités de la résistance au coup d’État de 1851.

 

Peter McPhee

 

APPENDICE

 

Chantavoine, capitaine commandant provisoirement la gendarmerie de l‘Hérault, adresse au préfet, le 16 septembre 1851, le rapport du lieutenant de l’arrondissement de Béziers en date du 15. [ADH 1 M 934]

 

J’ai l’honneur de vous rendre compte que les gendarmes Besson et Briot de la brigade d’Affaniez étant à Gabian le 12 jour de la foire pour le maintient de l’ordre ont été requis par le sieur Jarlier huissier près du tribunal civil de Béziers à l’effet de lui prêter main forte pour maintenir en état d’arrestation le nommé Montels (Théodore) de Gabian.

Ils le conduisaient à la mairie et étaient arrivés sur une place où se trouve un bassin rempli d’eau lorsque la soeur Montels arriva sur les lieux en criant, au secours, canaille, brigands, ils emmènent mon frère.

Il se forma promptement autour des deux gendarmes un très grand attroupement dans lequel des individus disaient : nous sommes en république il ne peut pas se laisser amener, à ces mauvaises démonstrations l’huissier dit aux gendarmes de lâcher son prisonnier ce qu’ils firent à l’instant mais le danger loin de diminuer devint plus grand. Les deux gendarmes furent saisis et frappés par derrière, tandis que d’autres cherchaient à les désarmer et à les étrangler en les serrant à a gorge.

Ils réussirent cependant à mettre le sabre à la main mais il étaient serrés de trop près pour pouvoir s’en servir.

Un d’eux, le gendarme Besson, fut terrassé et foulé aux pieds. C’est seulement alors qu’on parvint à lui arracher son sabre, étourdi et affaibli qu’il était par les coups qu’il recevait de tout côté. L’autre, le gendarme Briot, traîné vers le bassin où il avait déjà une jambe, s’en retire par un effort désespéré, mais est désarmé.

Monsieur le maire de Gabian qui demeure sur cette place sortit enfin de chez lui et fit cesser cette scène qui durait depuis une demie heure et devait indubitablement se terminer par l’assassinat des deux victimes de cette populace aussi lâche que féroce.

M. l’adjoint de la commune de Gabian a été vu dans la foule des assaillants non pas comme auteur mais comme curieux, il n’a rien fait ni rien dit pour secourir ceux qui en avaient tout besoin.

Je suis parti hier de Béziers à une heure et demie du matin pour me rendre à Gabian avec quinze de mes sous ordres pris dans les brigades les moins éloignées.

Arrivé à quatre heures 1/4 j’ai commencé immédiatement à opérer les arrestations que j’avais mission de faire. J’ai conduit les individus arrêtés à la mairie où j’ai attendu M. le juge d’instruction et M. le substitut qui arrivèrent à neuf heures.

L’interrogatoire nécessite d’autres arrestations.

A quatre heures de l’après midi avec neuf prisonniers nous nous mîmes en route pour Pouzolles où MM. les membres du parquet avaient à s’arrêter.

Lors de notre départ de Gabian, beaucoup de personnes nous regardaient. Il n’y eut pas de démonstrations hostiles, il était facile de remarquer que le chagrin était le sentiment qui dominait généralement.

Arrivé à hauteur de Pouzolles j’ai ordonné à un sous-officier de continuer sans y entrer sa marche vers Béziers je lui ai laissé neuf gendarmes pour la surveillance des prisonniers et je me suis rendu avec cinq de mes sous ordres à la mairie de Pouzolles où j’ai retrouvé M. le juge d’instruction et M. le substitut. Ils firent demander deux individus qu’ils interrogèrent comme inculpés d’avoir participé à l’affaire de Gabian contre les gendarmes, séance tenante je fus requis de les arrêter et de les conduire immédiatement à Béziers.

Pendant l’interrogatoire de ces deux hommes, ayant remarqué qu’une foule compacte se pressait contre la porte de la Mairie, j’ai fait avant d’en sortir enchaîner les prisonniers et monter mes hommes à cheval, j’invitai M. le juge d’instruction et M. le substitut à venir avec nous pour pouvoir en prenant la direction de la route protéger leur retraite jusqu’à leur voiture.

Lorsque les prisonniers ont été dans la rue il leur a été crié de toute part « ne marchez pas, serrons-nous ». J’ai fait mettre le sabre à la main aux gendarmes et en faisant faire des à droite et des à gauche à nos chevaux nous nous sommes fait faire place.

Nous n’avions fait que quelques pas quand j’ai vu M. le juge d’instruction se précipiter avec courage et dévouement au milieu de cette foule menaçante et saisir un homme au collet.

J’ai fait arrêter, j’ai commandé au gendarme Mancet d’aller se placer à coté du juge d’instruction qui n’eut qu’à se retourner pour lui remettre l’individu qu’il venait d’arrêter, ayant entendu crier aux armes et croyait tenir le coupable. Le gendarme Mancet sans descendre de cheval passa son sabre dans la main gauche en le saisissant par l’habit pour le traîner.

Je commençai à le faire enchaîner avec les deux autres lorsque M. le juge d’instruction me dit ce n’est pas lui lâchez le je sais qui a crié aux armes.

Il y eut encore du bruit mais j’ai continué ma marche avec les prisonniers sans être obligé de nous servir de nos armes.

J’ai rejoint le sous officier à qui j’avais dit de m’attendre dans un endroit isolé et je suis entré à Béziers à onze heures moins un quart du soir avec onze prisonniers que j’ai fait écrouer.

Tous les individus arrêtés sont d’une société secrète organisée dans le pays, leur tentative d’assassinat sur les gendarmes prouve quels sont leurs sentiments.



[1] Université de Melbourne.

[2] La première étude historique de la résistance, E. TENOT, La province en décembre 1851. Etude historique sur le coup d’État, 2ème éd., Paris A. Le Chevalier, 1865, est restée la plus étendue jusqu’à la parution de l’oeuvre excellente de T. W. MARGADANT, Peasants in Revolt : The Insurrection of 1851, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1979. Le département de l’Hérault figure au premier plan du livre de Margadant.

[3] M AGULHON, La République au village. (Les Populations du Var de la Révolution à la Seconde République), Paris, Plon, 1970 ; J.-L. MAYAUD, Les paysans du Doubs au temps de Courbet : étude économique et sociale des paysans du Doubs au milieu du XIXe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1979 ; P. VIGIER, La Seconde République dans la région alpine. Étude politique et sociale, 2 vols., Paris, Presses universitaires de France, 1963. Un exemple anglophone sur le Bas-Languedoc est de Leo A. LOUBERE, « The Emergence of the Extreme Left in Lower Languedoc, 1848-1851 : Social and Economic Factors in Politics », American Historical Review, 73 (1968), pp. 1019-1051

[4] J. M. MERRIMAN. The Agony of t Republic : The Repression of the Left in Revolutionary France, 1848-1851, New Haven, Connecticut, Yale University Press, 1978 ; E. BERENSON, Populist Religion and Left-Wing Politics in France, 1830-1852, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1987 ; C. TILLY, “How Protest Modernised in France, 1845-1855”, in W.C. Aydelotte (éd.), The Dimensions of Quantitative Research in History, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1972, pp. 192-255. Un exemple français plus subtil est de R. HUARD, Le gouvernement républicain en Bas-Languedoc, 1848-1881, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1982.

[5] C. TILLY, « How Protest Modernized in France, 1845-1855 », p. 235 (traduction de l’auteur).

[6] P. MCPHEE, The Politics of Rural Life : Political Mobilization in the French Countryside, 1846-1852, Oxford, Clarendon Press, 1992, ch. 5 ; Les Semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales, 1846-1852 : classes sociales, culture et politique, Perpignan, L’Olivier, 1995, ch. 4-5.

[7] MARGADANT, French Peasants in Revolt, ch. 2-4, 7

[8] J. SAGNES, « Un village languedocien face au coup d’état de 1851 », Le Midi rouge. Mythe et réalité, Paris, Editions Anthropos, 1982, p. 28.

[9] Archives municipales de Gabian [ci-après AMG], Cadastre de 1834.

[10] AMG, délibérations du conseil municipal, 10 août 1836.

[11] Archives départementales de l’Hérault [ci-après ADH], C 954 ; G. CHOLVY, « Biterrois et Narbonnais. Mutations économiques et évolution des mentalités à l’époque contemporaine », in Economie et société en Languedoc-Rousillon de 1789 à nos jours, Montpellier, Centre d’histoire contemporaine du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Université Paul Valéry, 1978, p. 440.

[12] AMG, Matrice pour le rôle des prestations, 1849.

[13] F. HUNTINGTON, “Popular Radicalism and the Peasantry in Lower Languedoc. 1830-

1914”, Thèse de doctorat, Brown University, 1981, pp. 54-56.

[14] AMG, Listes des 30 plus forts contribuables ; Listes électorales.

[15] AMG, Lettres officielles.

[16] AMG, Délibérations du conseil municipal, 9 août 1835. Nous respectons l’orthographe de l’époque.

[17] AMG, Lettres officielles.

[18] AMG, Procès-verbaux d’élections. Le 4 juin 1848, aux élections partielles, la section de Gabian donne 203 suffrages à Auguste Fabrégat de Béziers contre 15 au légitimiste Genoude et 83 à Laissac.

[19] AMG, Listes électorales.

[20] HUNTINGTON, “Popular Radicalism and the Peasantry”, p. 153 ; A. TUDESQ, « L’élection du président de la République en 1848 dans l’Hérault », Annales du Midi, 67 (1955), pp. 331-342. Ledru-Rollin n’a recueilli que 5 pour cent des voix en France, mais il obtient la majorité dans les cantons de Bédarieux et Pézenas. L’enthousiasme pour le nouveau président a encouragé Albin Debrus à donner le prénom Louis-Napoléon à son fils (il est mort en 1851). AMG, Etat civil.

[21] ADH 3 M 1146 ; LOUBERE, “Extreme Left”, p. 1031

[22] S. VILA, « Une révélation ? Les luttes politiques dans le département de l’Hérault au début de la Monarchie de Juillet. 1830-1834 », in Droite et gauche de 1789 à nos jours. Actes du Colloque de Montpellier, 9-10 juin 1973, Montpellier, Université Paul Valéry, 1975. pp. 105-135

[23] Sur le légitimisme des « blancs », voir R. HUARD, « Montagne rouge et Montagne blanche en Languedoc-Roussillon sous la Seconde République », in Droite et gauche de 1789 à nos jours, pp. 139-160 ; MCPHEE, Les Semailles de la République, ch. 6 et 7.

[24] ADH, 1 M 932.

[25] AMG, Rôle dressé pour le recouvrement des redevances dues pour la jouissance des terrains. Pougeard-Dulimbert sera le préfet bonapartiste des Pyrénées-Orientales pendant la répression de 1850-52 : voir MCPHEE, Les Semailles de la République.

[26] G. CHOLVY, « Les élections du 13 mai 1849 dans le département de l’Hérault », in Pratiques et cultures populaires dans la France contemporaine. Hommage à Raymond Huard, Montpellier Université Paul Valéry, 1985, pp. 73-85.

[27] AMG, Matrice pour le rôle des prestations.

[28] AMG, Listes électorales.

[29] ADH, 1 M 932.

[30] Son « rapport général sur les événements du 4 Xbre 1851 » est reproduit par J.-C. RICHARD dans son article « Bédarieux, le Coup d’État du 2 décembre 1851 et les partis de l’ordre : une médaille locale de 1851—1852 », Bulletin de la Société archéologique et historique des hauts cantons, 17 (1994), pp. 134-144.

[31] ADH 1 M 934.

[32] ADH 7 U 5/6.

[33] ADH 7 U 5/12.

[34] ADH 1 M 932.

[35] ADH 2 U 2 666.

[36] AMG, Lettres officielles.

[37] ADH, 1 M 934.

[38] Jean SAGNES résume très bien les diverses études sur la résistance et sa répression dans « Un village languedocien... », op. cit.

[39] M. HENAUX, « Les victimes de Décembrc 1851 dans l’Hérault », Mémoire de maîtrise, Université Paul Valéry, 1987. La carte des inculpés nous donne une idée de l’implantation du mouvement « démoc-soc » : il y en avait 19 à Alignan, 36 à Caux, 27 à Magalas, 13 à Neffiès, 21 à Pouzolles et 56 à Roujan, mais seulement 3 à Margon et 5 à Faugères, et personne à Vailhan et Roquessels.

[40] ADH, 7 U 5/4.

[41] ADH, 7 U 5/7.

[42] ADH, 7 U 5/7.

[43] M. HENAUX, « Les victimes de “Décembre 1851” dans l’Hérault » ; E. APPOLIS, « La résistance au coup d’Etat du 2 décembre dans l’Hérault », Actes du 77e Congrès National des Sociétés Savantes, Grenoble 1952, (Paris, 1952), pp. 487-504.

[44] AMG, Procès-verbaux d’élections. Au plébiscite du 7 novembre 1852, 330 des 355 électeurs ont voté « oui ».

[45] ADH, 2 U 2 666.

[46] C. H. JOHNSON, ”Artisans vs. fabricants. Urban protoindustrialization and the evolution of work culture in Lodève and Bédarieux, 1740-1830”, Mélanges de l’École française de Rome, 99 (1987), pp. 1047-1084.

 

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